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Elyze : UX Design et politique font-ils bon ménage ?

22 avril 2022

Par Jordan Thévenot

Depuis janvier 2022 et le début de la campagne présidentielle, les initiatives technologiques pour encourager les citoyens à aller voter se sont multipliées. Parmi toutes les applications créées ces derniers mois, s’il y en une qui fait des émules c’est bien l’application Elyze. À la veille du second tour des élections, nous avons souhaité nous pencher sur ce cas.

 

L’application Elyze

Lancée début janvier et inspirée du fonctionnement de Tinder, l’application Elyze tente d’amener les jeunes citoyens à s’intéresser aux élections présidentielles en leur permettant de “swipper” les propositions des candidats pour découvrir leur “match” politique. L’application compte aujourd’hui plus de deux millions de téléchargements. Un beau succès pour les jeunes entrepreneurs à l’origine du projet, qui ont su rebondir et corriger plusieurs bugs et paramétrages après les critiques formulées par le candidat Mélenchon et une enquête de la CNIL concernant l’utilisation des données. 

Au-delà de ces débats sociétaux, c’est surtout le glissement du swipe à l’univers politique qui intéressera les UX designers.

 

Le swipe, un geste pas si anodin

Le swipe c’est ce petit geste qui, sur l’application Tinder, permet de sélectionner des personnes. Si l’on souhaite entrer en contact avec une personne on glisse le pouce sur la droite, si l’on ne souhaite pas être mis en contact on glisse le pouce vers la gauche de l’écran. Un geste pas si anodin quand on le regarde de plus prêt.

Tout d’abord le swipe est toujours binaire. Soit on aime, soit on n’aime pas. On est d’accord ou pas d’accord. On sélectionne ou on supprime. Ensuite, à l’instar du scroll infini le swipe et son système de gratification immédiate est hautement addictif. Il permet de capter et retenir l’attention de l’utilisateur au détriment du contenu qui en devient souvent secondaire.

 

Les limites de l’application Elyze

Si le swipe a tendance à détourner l’attention de l’utilisateur, l’ordre et le nombre des propositions ne risquent-ils pas d’ influencer les résultats ? En effet, la lecture des propositions se fait de plus en rapide, l’attention portée à la 32ème mesure sera donc moindre par rapport aux premières. L’usage des couleurs vert, bleu, rose, rouge pose également question. Ces couleurs étant utilisées par des partis politiques on peut se demander si les utilisateurs ne risquent pas d’associer des idées à des partis ou des courants politiques.

On peut également s’interroger sur les limites de la décontextualisation des différentes mesures des candidats et la binarité du choix laissé aux utilisateurs. Lorsque l’on nous demande si l’on est pour ou contre un revenu universel à 800 euros, répondre non peut signifier que l’on s’oppose au revenu universel ou au contraire que l’on souhaiterait qu’il soit plus important. De plus, dans un article pour Philosophie Magazine, Antony Chanthanakone, s’appuie sur les travaux d’Hegel pour affirmer “qu’une mesure politique n’a pas de valeur en soi” et que l’application Elyze “peut conduire à une mauvaise appréciation de la « philosophie » plus générale des programmes politiques.”

 

Quid de la responsabilité des UX designers ? 

Au Laptop, il nous semble primordial que les designers restent vigilants quant à l’usage de tous ces petits gestes et interactions numériques comme le swipe, les likes, le scroll…

Dans sa thèse “Donner à toucher, donner à sentir : étude du capitalisme affectif sur mobile”, la chercheuse Ines Garmon s’est penchée sur l’impact de ces petits gestes aujourd’hui très présents sur nos interfaces numériques. Selon elle, ces procédures standardisées servent avant tout à monétiser les émotions des utilisateurs. En ne cherchant pas réellement à construire du sens, de l’interaction ou des échanges, les gestes numériques réduisent l’ utilisateur à “un ensemble d’inputs et d’outputs émotionnels … lui retirant peu à peu sa créativité, gommant ses particularités et limitant son agentivité” (capacité à agir de manière autonome). Plus alarmant encore, à force de se diffuser de plateformes en plateformes ils constituent une grammaire qui, comme les mots que nous utilisons au quotidien, influence notre manière de penser et d’être avec les autres…

 

Réflexion binaire, réflexe consumériste, prédation de l’attention et des émotions, les dérives du capitalisme moderne sont nombreuses. Alors que le digital prend chaque jour une part plus importante et que les logiques qui l’accompagnent s’immiscent dans tous les aspects professionnels et personnels de nos vies, la responsabilité des UX designers vis-à-vis des utilisateurs et citoyens semble chaque jour plus importante…

 

L'auteur

Jordan Thévenot

Jordan Thévenot

Chargé de communication au Laptop, Jordan rédige des actualités et des portraits.

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