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Designers, rendez-vous en salle de shoot
Photo de Muriel Gani
Muriel Gani

 

Cinq ans après l’ouverture des premières salles de shoot françaises, le sujet divise et l’implantation de nouveaux espaces s’enlise malgré l’urgence sanitaire. Coconcevoir avec les usagers et les parties prenantes aiderait à lever des freins pour répondre au double enjeu de santé et tranquillité publiques. Des projets de design de service, systémique et inclusif, pour ceux qui aiment les défis !

Fournir aux toxicomanes du matériel d’injection propre dans un lieu sécurisé surveillé par des professionnels capables de recommander des modes de consommation moins risqués : tel est le principe des salles de shoot.

Moins d’infections, moins de contaminations à l’hépatite C et au VIH, moins de morts par overdose… Moins de consommation dans la rue, les parkings, les halls d’immeubles, moins d’altercations, moins de seringues usagées par terre… Après cinq années de fonctionnement, le bilan des espaces ouverts à Paris et Strasbourg est positif. Les équipes médico-sociales de la salle parisienne en témoignent sans angélisme, les études scientifiques le confirment.

 

Pourtant, les Salles de Consommation à moindre risque ou Haltes soins addictions tardent à être pérennisées et développées. À Paris, Lille, Bordeaux ou Marseille, les projets de nouveaux lieux s’enlisent. Dans la rue comme dans les médias, au sénat comme dans les instances locales, et même au sein du gouvernement, le sujet divise et déchaîne la polémique.

 

Des débats clivés, loin de la réalité des usagers

Certains accusent ces espaces de favoriser la consommation, beaucoup d’autres les inscrivent dans une démarche solidaire et humaniste pour accompagner les plus fragiles face à un problème de santé publique. Punir ou aider : comme souvent lorsqu’il s’agit d’addiction ou de délinquance, les clivages idéologiques déterminent les débats. Les dizaines d’articles et reportages sur le sujet tendent souvent le micro aux politiques, parfois aux riverains, rarement aux professionnels de terrain, quasiment jamais aux usagers. Leur addiction et/ou leur situation d’exclusion justifient-elles de les priver du droit à la parole ?  Comment bâtir un dispositif efficace sans l’apport des principaux intéressés ? 

 

Des évaluations scientifiques positives

Les usagers comme les riverains ont certes été sérieusement observés et interrogés dans le cadre de l’évaluation scientifique extrêmement approfondie menée par l’Inserm depuis 2016. Enquêtes terrains, questionnaires, entretiens semi-directif ont engrangé une masse de données quantitatives et qualitatives probablement bien plus riche que n’importe quelle recherche utilisateurs jamais menée.

 

Ce rapport de 350 pages qui évalue aussi l’acceptabilité sociale et l’impact économique rassemble les conclusions de dizaines de scientifiques : sociologues, enquêteurs, statisticiens, addictologues, psychiatres, psychologues, géographes, historiens, politistes… Une autre étude réalisée par l’Institut d’Architecture et d’Urbanisme livre un état de lieux fouillé des 80 salles qui existent en Europe depuis des décennies : un benchmark à large spectre de nature à enrichir la réflexion. 

Mettre en situation et tester le parcours usager

Alors que l’urgence sanitaire dans l’Est parisien et d’autres métropoles françaises appelle l’ouverture prochaine de nouveaux lieux, la capacité des UX researchers et designers à transformer cette mine d’information en recommandations actionnables à court terme serait précieuse pour initier un processus de cocréation. On pense d’abord à l’aménagement de l’intérieur des salles :  les photos montrant des usagers face au mur reflètent-elles une utilisation optimale de l’espace ? Les box qui rappellent ceux des centres d’appels sont-ils suffisants pour préserver l’intimité ? Ou au contraire facteur d’isolement ?

 

Ces questions en appellent d’autres, concernant notamment les protocoles d’accueil, de médiation et d’accompagnement proposés autour de la consommation ? Pour ces publics en situation d’exclusion, fréquenter un tel espace est l’occasion de consulter un médecin, faire des tests de dépistage, être reçu par une assistante sociale… Tout un parcours vers la réinsertion qui s’organise dans la durée. Sans oublier, en amont, les maraudes effectuées par les équipes aux alentours des salles pour convaincre les consommateurs de s’y rendre.

 

Rendre acteur pour faciliter l’appropriation

Comment  optimiser ces différents points de contact dans un parcours global ? En impliquant usagers et professionnels du terrain dans un processus collaboratif avec des mises en situation permettant de valider rapidement la pertinence des solutions envisagées. Une démarche itérative de prototype/tests au cœur de l’UX déjà appliquée dans certains hôpitaux pour faciliter l’appropriation des dispositifs de soins.

De la concertation à la coconception

Jugés positifs ou négatifs, les impacts des salles sur l’espace public constituent des externalités majeures qui appellent une approche systémique dans laquelle le design du même nom a toute sa place. Dans le Xᵉ arrondissement, un “comité de voisinage” a réuni habitants, élus, policiers, associations, entreprises locales, institutions de santé et de toxicomanie… Mais sur la page dédiée à la salle de consommation par la Mairie, le dernier compte rendu date de 2019.  

 

Plus que ce dispositif de concertation mis en place après l’ouverture de la salle Gaïa, les futurs projets nécessitent un véritable processus de cocréation impliquant, en amont, les très nombreuses parties prenantes, y compris les riverains farouchement opposés à une implantation dans leur quartier. La tâche annonce ardue et réservée à des facilitateurs aguerris ;  mais donner la parole aux riverains inquiets, prendre en considération leurs arguments et leurs craintes, partager des retours d’expérience positifs (comme celui de ce voisin de l’espace Gaïa ci-dessous) peut contribuer à apaiser les esprits.

Un défi pour facilitateurs aguerris 

À supposer que l’on y parvienne, rassembler dans le cadre sécurisant d’un atelier des riverains et des toxicomanes aiderait à modifier le regard porté sur ces derniers et à faire tomber les peurs souvent irrationnelles qu’ils suscitent.  Les témoignages des éducateurs spécialisés, assistants sociaux, médecins, infirmiers… présents au quotidien dans l’espace Gaïa sont aussi de nature à déconstruire les idées reçues. Dans une vidéo, un des chefs de service en évoque plusieurs : il explique notamment que contrairement à une croyance répandue,  ni les alentours de la salle, ni l’intérieur ne sont des zones de non droit.

 

Coconstruire les futurs espaces et leur intégration dans la cité avec des parties prenantes aux points de vue radicalement divergents n’ira pas sans confrontations : plutôt que de les laisser s’enkyster, mieux vaut leur permettre de s’exprimer dans un cadre structuré et facilité par des gens dont c’est le métier. Pas de baguette magique ni de miracle en vue, mais des compétences et des méthodes de facilitation qui ont fait leur preuve dans de multiples contextes.

 

Dans un témoignage, la médecin à la tête de l’espace Gaïa regrette de ne plus travailler de concert avec la police et insiste sur la nécessité de “se mettre tous autour d’une table pour se fixer des objectifs communs et mesurables : une approche là encore familière aux designers de services rompus à la facilitation pour faire travailler ensemble et dans la même direction des acteurs aux cultures multiples.

 

Alors que le bilan de la salle Gaïa constitue un POC (Proof Of Concept) concluant, l’urgence sanitaire dans de nombreux quartiers impose d’accélérer la création de nouvelles salles. Avec la nécessité de raccourcir les cycles itératifs de conception et d’adopter sans attendre les approches agiles et l’amélioration continue… 

 

Sources :

https://www.drogues.gouv.fr/comprendre/ce-qu-il-faut-savoir-sur/salle-de-consommation-moindre-risque 

https://mairie10.paris.fr/pages/salle-de-consommation-a-moindre-risque-14415

https://cdn.paris.fr/paris/2021/04/12/5f586de926df3d7843d059dc24115133.pdf

https://www.drogues.gouv.fr/presse/levaluation-scientifique-confirme-linteret-salles-de-consommation-moindre-risque-scmr

https://www.iau-idf.fr/fileadmin/NewEtudes/Etude_1647/Rapport_SCMR.pdf

https://www.mieuxagircontrelecrack.fr/

https://www.publicsenat.fr/article/parlementaire/salles-de-shoot-le-senat-vote-la-prolongation-191166 

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/11/08/drogues-les-projets-de-salles-de-consommation-dans-l-impasse_6101356_3224.html

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